
Vous avez sans doute déjà vu les « enfle-bœufs », ces coléoptères dont l’abdomen souvent hypertrophié des femelles ne passe pas inaperçu. Vos observations ont sans doute plutôt été réalisées au printemps… mais saviez-vous que certaines espèces étaient au contraire typiques de la saison automnale ?
On pourra donc rechercher Meloe rugosus dès la seconde moitié du mois de septembre et jusqu’au mois de novembre -bien qu’on soit susceptible de le croiser à nouveau au printemps. À nos latitudes, l’habitat préférentiel est plutôt thermophile, l’espèce étant typiquement associée aux pelouses calcaires. Elle est donc bien connue du piémont vosgien côté alsacien (mais a tout de même été observée jusqu’à plus de 800 mètres d’altitude dans les Vosges), et semble fréquente le long du Rhin, profitant probablement des digues bien exposées. Ailleurs dans la région, les observations sont rares et sa répartition gagne à être précisée ; peut-être est-elle répandue mais très peu recherchée.
Parmi les espèces attendues dans la région, Meloe rugosus se reconnaîtra relativement aisément à son pronotum transverse, parcouru d’un sillon central, et à ses élytres chagrinés, leur donnant un aspect de cuir. L’espèce est nocturne, et donc à rechercher plutôt la nuit ou au crépuscule.

Une autre espèce est à rechercher en cette saison : Meloe autumnalis (qui porte donc bien son nom). C’est une espèce d’affinité méridionale, dont aucun portail naturaliste ne présente encore la moindre donnée en Grand Est. Elle est toutefois considérée présente dans toute la France métropolitaine, et a par ailleurs été récemment confirmée du Luxembourg. Elle fréquente également des habitats thermophiles en particulier sur les pentes herbeuses, à la lisière des forêts, dans les peuplements clairsemés, dans les champs et les pâturages. Le statut de l’espèce n’est pas clair, mais elle est considérée rare en Allemagne, éteinte au Royaume-Uni, et en déclin dans plusieurs provinces espagnoles ; le peu d’observations dans notre région laisse supposer un statut de rareté comparable.
Meloe autumnalis présente un pronotum très peu ponctué, d’apparence presque lisse, et avec une forte impression transverse à sa base. Les élytres sont marqués d’une ponctuation profonde et grossière. L’espèce est diurne.

Le nom d’« enfle-bœuf » donné aux méloés provient de la cantharidine, un composé toxique produit par ces insectes, dont l’ingestion accidentelle par le bétail (dans l’herbe broutée ou dans un broyat alimentaire) peut être grave. Les espèces françaises sont sans danger pour le naturaliste qui se risquerait à les manipuler brièvement pour réaliser sa photo. Et bien que j’espère ce conseil superflu, on découragera tout de même le gastronome aventureux de goûter à l’insecte…
Le cycle biologique des méloés est très particulier, et les aventures des « triongulins » (le nom donné aux larves primaires, « à trois griffes ») a été longuement décrit par certains auteurs. Presque tout le monde dans la famille des Meloidae est ainsi très lié aux hyménoptères. Les larves de nos deux espèces sont par exemple connues pour parasiter les abeilles solitaires (Anthophora, Andrena…), qu’elles abordent en les attendant sur les fleurs que les hyménoptères visitent. Elles sont transportées par l’abeille jusqu’à son nid, où la larve prend possession d’une cellule (en se nourrissant de l’œuf ou de la larve de l’hôte au passage). Elle profite alors de la nourriture délivrée par l’abeille, qui n’y voit que du feu durant toute la croissance de la larve de méloé… jusqu’à la nymphose finale et sa forme adulte, seul stade reconnu comme intrus par l’abeille, qui doit alors quitter le nid au plus vite pour ne pas se faire tuer par son hôte. Un jeu dangereux qui expliquerait la phénologie marquée de ces espèces (automnale dans le cas de nos deux espèces), qui vise la diapause de leurs hôtes.
Cette écologie originale fait des méloés d’intéressants indicateurs écologiques, dont le déclin secondaire est avant tout à attribuer au déclin primaire de leurs hôtes pollinisateurs, sur le front de la crise qui touche la biodiversité.
Vincent CLÉMENT pour Imago
À suivre : les méloés, part II : collection Printemps…
